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La réalité et le photographe : une approche interprétative de lessence.
(FEVRIER 2008)
La photographie est pour moi, par la nature même de sa technique et la grande facilité demploi de ses outils, fondamentalement attachée à la réalité. Mais quest ce que la réalité ? Tout dabord, en existe-til une ? Le fait même que je me pose cette question étant bien réel pour moi (je peux vous laffirmer vu le mal de tête que me procure la rédaction de ce texte), jaccepterai sur base de cette simple expérience cérébrale, ainsi que sur celle dun certain héritage philosophique, quil est raisonnable de penser que lobjet de mon questionnement, la réalité, existe belle et bien. Sortant ainsi la tête, assez facilement je vous laccorde, de labîme des profondeurs existentielles, je me pose avec vous la question suivante : puis-je, simple homme et humble artisan photographe que je suis, appréhender cette réalité avec mon appareil photographique et espérer ainsi la comprendre et ce, jusquà quel degré de profondeur ?
Si je pense quau départ dune réalité donnée, il ny a quune seule compréhension juste possible, alors le degré quil me sera permis datteindre devra se placer sur une échelle allant de ne pas comprendre à comprendre. Face à une réalité, il ny aurait donc quune seule bonne façon de comprendre et le degré atteint dépendrait bien sûr des capacités, des connaissances et expériences de lobservateur. Quiconque emprunterait un autre chemin de compréhension ne pourrait jamais, malgré toutes ses capacités, atteindre son but et serait immanquablement rappelé à lordre par ceux qui connaissent le bon chemin. La seule possibilité serait alors découter ces derniers, de les suivre comme maîtres, guides, messies et de marcher sur leurs traces. Sans tenter de discréditer cette approche et certainement sans vouloir minimiser le rôle réel des maîtres et autres guides dans des domaines comme la spiritualité, par exemple, il est évident que lexpérience humaine contredit souvent lapproche dune seule compréhension pour une réalité donnée. Plongeons dans la grande diversité des expériences passionnantes de la vie moderne pour en extraire un exemple : le cas dune scène daccrochage entre deux voitures. Il nest pas rare, dans cette situation, que le conducteur A et le conducteur B ainsi que le témoin C (et lami du témoin C qui nétait pas là mais qui a toujours une opinion sur tout) aient des versions bien différentes du même fait, de la même réalité. Bien que chacun pense que sa compréhension de lévénement soit la seule possible, ces différentes versions existent belle et bien et doivent être prises en considération, par un éventuel observateur étranger, afin de garantir une certaine impartialité dans le jugement de laffaire.
Existe-til donc plusieurs compréhensions possibles dune même réalité ? Avant de vous proposer ma réponse et de vous introduire aux implications photographiques quelle me suggère, permettez-moi de vous proposer un petit détour musical.
Je suis souvent étonné, à lécoute de musiques classiques et tout particulièrement de luvre de J.S. Bach, par la justesse de chaque note utilisée. Ainsi, dans ses pièces pour piano seul, de la première note découlent si naturellement toutes les autres quil semble impossible den remplacer une sans risquer de détruire le sentiment dharmonie qui émane de lensemble. Cette pièce semble dire : Écoutez-moi, jexiste maintenant et je suis la seule suite, la seule réalité possible au départ de cette note. Je suis parfaite !. Effectivement, cest bien un sentiment de perfection qui se dégage dune telle musique. Pourtant, à partir des 7 ou 8 octaves disponibles sur un piano, la mathématique des probabilités suggère quil est possible dobtenir, à la suite de la première note ou de nimporte quelle autre dans lenfilade, une quantité pratiquement infinie de combinaisons de notes. En plein accord avec cette évidence de la logique, une autre pièce qui commencerait par la même note que la pièce précédente pourrait aligner une suite différente de notes. Bach ne contredit pas cette logique mathématique et il faut admettre, quau départ dune même note, il peut nous proposer une suite tout à fait différente de la première. Et pourtant, étonnement ! Jéprouve de nouveau, à lécoute dune telle pièce, le même sentiment de justesse dans lemploi de chaque note qui, pourtant, se combinent de manières totalement différentes que dans la première. À son tour, cette pièce semble me dire : Jexiste maintenant et je suis la seule réalité possible au départ de cette note
. Je nen crois pas mes oreilles. Existerait-il donc au départ dune seule note une grande diversité de suites possibles, toutes aussi parfaites les unes que les autres ? Oui, cest bien ce que je suggère mais, attention ! Je ne veux évidemment pas dire que tout ou nimporte quoi soit bon, automatiquement. Je ne parle pas de nimporte qui. Cest de Bach dont il est question ici. Bach, un homme mû par un désir de chercher et ensuite dexprimer dans une multiplicité de formes lharmonie musicale dans son essence. Autrement dit, la multiplicité musicale de Bach nest rien dautre que lexpression de son désir dinterprétation de ce quon peut appeler la beauté musicale dans son essence.
Appliquée à la perception quun photographe peut avoir du monde qui lentoure, cette constatation suggère quune réalité puisse être saisie et comprise à travers des interprétations multiples tout aussi justes les unes que les autres dans la compréhension. La validité de lensemble de ces interprétations est garantie alors par le fait que chacune delles soit aussi fidèle à lessence de la réalité observée quune autre. Les mots clés, ici, sont essence et interprétations. Reprenons notre exemple de laccrochage de voitures. Même si le conducteur A a une compréhension différente de celle du conducteur B et du témoin C, ils sont certainement tous daccord pour dire quun accrochage a bien eu lieu. Ils comprennent dinstinct quelle est lessence de la situation, même sils linterprètent différemment, voir même se contredisent. La multiplicité des points de vues des trois participants ne reflète pas des degrés différents dans la compréhension de la réalité de laccrochage, mais bien des compréhensions possibles et différentes dune réalité qui nest une quà travers la multiplicité de ses interprétations.
Essayons maintenant, car cest le cur de notre problème, de tirer quelques conclusions quant aux implications de tout ce qui vient dêtre dit pour le photographe qui pour moi, je vous le rappelle, est fondamentalement un observateur de la réalité. Contrairement au cas de laccrochage de voiture où un jugement impartial sur lensemble des différentes compréhensions-interprétations peut être rendu, à posteriori, par un observateur extérieur, le photographe est, quant à lui, seul et doit décider rapidement de linterprétation appropriée dune réalité. En plus, il doit souvent être capable, ou en est contraint par la volatilité de la situation elle-même, de le faire avec une seule photographie. Son problème est dexprimer, par une singularité (une photographie), une réalité donnée qui, même si elle est une dans son essence, nen est pas moins complexe daccès dû à la multiplicité des interprétations possibles. Disons tout de suite quil est humainement impossible que le photographe puisse réunir, dans une seule image, la totalité des interprétations. Cette totalité (?) étant un ensemble probablement infini (?), il lui faudrait avoir, pour la capter, le don dubiquité quil ne peut prétendre posséder. La seule voie qui souvre devant lui est celle de la liberté de choix dune interprétation appropriée pour autant que celle-ci contienne la réalité donnée, non pas dans sa totalité comme nous venons de le dire, mais bien dans son essence.
Comment se passe donc, pour le photographe, la découverte dune interprétation appropriée à lessence dune réalité ? Il y a certainement beaucoup déléments intellectuels, culturels et bien sûr professionnels qui peuvent le préparer à cette découverte mais, sur le terrain et dans laction, ce ne sont pas les mots méditation ou réflexion, ni considérations techniques qui devraient trotter dans la tête de notre photographe. Face à la vie, qui rarement marque une pause juste parce quon lui demande de le faire, tout doit aller très vite. Si lon réfléchit trop, le temps que lon passe à essayer de comprendre, la réalité observée sest déjà muée en une autre qui nécessite à son tour une toute nouvelle approche, et ainsi de suite. Ceci peut alors entraîner une paralysie décisionnelle. Néanmoins, la découverte de lessence dune réalité qui sera couronnée par le déclenchement photographique nest pas aussi instantanée que cela puisse être suggéré par la rapidité de ce déclenchement. Cest un processus qui prend plus ou moins de temps suivant la réalité observée. Dans tous les cas, que se passe-til ? Face à une réalité, le photographe se lance dans une lecture-écriture dont les deux lignes paraboliques convergentes se rejoignent, dans le viseur, en un climax de compréhension créative. Laissez-moi vous expliquer cette dernière phrase, jai limpression que cela est nécessaire. La lecture dun texte requiert un support externe (papier, écran
) et un outil interne de déchiffrage, lil. Lécriture demande également un support interne (cerveau, imagination) et un outil de re-chiffrage externe, la main ou la voix. Ce sont plusieurs outils. Le peintre lit son paysage ou son portrait avec son il et lécrit à laide de sa main par lintermédiaire du pinceau. Également plusieurs outils ! Le photographe, lui, nutilise quun outil pour la lecture et lécriture ce qui lui donne lavantage de la rapidité face à lécrivain et au peintre. Cet outil est son il. Lil du photographe est comme la pointe extrême, la plus affûtée, de son être. Au fur et à mesure que lil découvre une réalité et se rapproche de son essence, par lobservation à travers le viseur (lecture), le même il pressent lorganisation des formes et des lignes les plus appropriées au processus créatif du choix dune interprétation, par le cadrage à travers le viseur (écriture). En plus de nutiliser quun outil, lil, cest aussi dans un même espace, le viseur, que cet outil pratique la lecture-écriture à lapparence quasi instantanée si typique de la photographie. Le peintre, par comparaison, doit gérer deux espaces : la nature, par exemple, dans laquelle il lit et la toile, sur laquelle il écrit. Il va et vient entre les deux. Pour le photographe, le viseur est lendroit unique de création où la multiplicité des interprétations peut prendre vie. Il est lextension de lil, une sorte dalter ego technologique. Cest dans la centralité du viseur que se rejoignent, comme deux lignes paraboliques convergentes, la réalité plurielle du monde et linterprétation singulière quen retire le photographe. Il ny a plus alors quà appuyer. Cest facile.
Pour conclure, photographier la réalité cest comme mettre de la ponctuation dans un texte. Un texte fluide, sans virgule ni point, est incompréhensible. Cest une fois arrivé au point de fin de phrase que toute la signification incluse dans le texte donné se révèle vraiment. Comme le point, lappareil photographique est un stoppeur de temps qui nous aide à ponctuer notre lecture de la vie, à lui donner du sens, à nous rapprocher dune compréhension de la réalité.
Enfin, pour rester fidèle jusquau bout à lidée qui est à lorigine de ce texte, jajouterai simplement que ceci est mon interprétation de la photographie, quelle est basée sur mon expérience personnelle, quil y en a bien sûr dautres possibles, que la mienne ne prétend donc pas à lexhaustivité et que les autres nenlèvent rien, par le seul fait dêtre de valeur, à la valeur possible de la mienne.
Remerciement : je tiens ici à exprimer ma dette intellectuelle à lécrivain Georges Hansel. Ses Explorations Talmudiques sont une source dinspirations. Elles mont donné le courage et la confiance nécessaires pour me lancer dans lexploration didées et de concepts qui dormaient en moi depuis déjà un certain temps. Je lui en suis reconnaissant.
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