AUTRES TEXTES

Textes et
photographies

(JANVIER 2009)
(LIRE)

Chronique
photographique.
Manifestation du
11/01/09 à Bruxelles
contre la guerre
à Gaza

(JANVIER 2009)
(LIRE)

Mais où est donc passé l'art ?
(SEPTEMBRE 2008)
(LIRE)


Pourquoi un photographe écrirait-il sur ses photographies ?
(SEPTEMBRE 2008)
(LIRE)


Pour un commencement authentique.
(MAI 2008)
(LIRE)


Le photographe comme "passeur de temps".
(AVRIL 2008)
(LIRE)

On est là !
(MARS 2008)
(LIRE)


La réalité et le photographe : une approche interprétative de l'essence.
(FEVRIER 2008)
(LIRE)


Essai sur le Principe d'incertitude d'Heisenberg appliqué à la photographie.
(JANVIER 2008)
(LIRE)



La réalité et le photographe : une approche interprétative de l’essence.

(FEVRIER 2008)

La photographie est pour moi, par la nature même de sa technique et la grande facilité d’emploi de ses outils, fondamentalement attachée à la réalité. Mais qu’est ce que la réalité ? Tout d’abord, en existe-t’il une ? Le fait même que je me pose cette question étant bien réel pour moi (je peux vous l’affirmer vu le mal de tête que me procure la rédaction de ce texte), j’accepterai sur base de cette simple expérience cérébrale, ainsi que sur celle d’un certain héritage philosophique, qu’il est raisonnable de penser que l’objet de mon questionnement, la réalité, existe belle et bien. Sortant ainsi la tête, assez facilement je vous l’accorde, de l’abîme des profondeurs existentielles, je me pose avec vous la question suivante : puis-je, simple homme et humble artisan photographe que je suis, appréhender cette réalité avec mon appareil photographique et espérer ainsi la comprendre et ce, jusqu’à quel degré de profondeur ?

Si je pense qu’au départ d’une réalité donnée, il n’y a qu’une seule compréhension juste possible, alors le degré qu’il me sera permis d’atteindre devra se placer sur une échelle allant de “ne pas comprendre” à “comprendre”. Face à une réalité, il n’y aurait donc qu’une seule bonne façon de comprendre et le degré atteint dépendrait bien sûr des capacités, des connaissances et expériences de l’observateur. Quiconque emprunterait un autre chemin de compréhension ne pourrait jamais, malgré toutes ses capacités, atteindre son but et serait immanquablement rappelé à l’ordre par ceux qui connaissent “le” bon chemin. La seule possibilité serait alors d’écouter ces derniers, de les suivre comme “maîtres”, “guides”, “messies” et de marcher sur leurs traces. Sans tenter de discréditer cette approche et certainement sans vouloir minimiser le rôle réel des “maîtres” et autres guides dans des domaines comme la spiritualité, par exemple, il est évident que l’expérience humaine contredit souvent l’approche d’une seule compréhension pour une réalité donnée. Plongeons dans la grande diversité des expériences passionnantes de la vie moderne pour en extraire un exemple : le cas d’une scène d’accrochage entre deux voitures. Il n’est pas rare, dans cette situation, que le conducteur A et le conducteur B ainsi que le témoin C (et l’ami du témoin C qui n’était pas là mais qui a toujours une opinion sur tout) aient des versions bien différentes du même fait, de la même réalité. Bien que chacun pense que sa compréhension de l’événement soit la seule possible, ces différentes versions existent belle et bien et doivent être prises en considération, par un éventuel observateur étranger, afin de garantir une certaine impartialité dans le jugement de l’affaire.

Existe-t’il donc plusieurs compréhensions possibles d’une même réalité ? Avant de vous proposer ma réponse et de vous introduire aux implications photographiques qu’elle me suggère, permettez-moi de vous proposer un petit détour musical.

Je suis souvent étonné, à l’écoute de musiques classiques et tout particulièrement de l’œuvre de J.S. Bach, par la justesse de chaque note utilisée. Ainsi, dans ses pièces pour piano seul, de la première note découlent si naturellement toutes les autres qu’il semble impossible d’en remplacer une sans risquer de détruire le sentiment d’harmonie qui émane de l’ensemble. Cette pièce semble dire : “Écoutez-moi, j’existe maintenant et je suis la seule suite, la seule réalité possible au départ de cette note. Je suis parfaite !”. Effectivement, c’est bien un sentiment de perfection qui se dégage d’une telle musique. Pourtant, à partir des 7 ou 8 octaves disponibles sur un piano, la mathématique des probabilités suggère qu’il est possible d’obtenir, à la suite de la première note ou de n’importe quelle autre dans l’enfilade, une quantité pratiquement infinie de combinaisons de notes. En plein accord avec cette évidence de la logique, une autre pièce qui commencerait par la même note que la pièce précédente pourrait aligner une suite différente de notes. Bach ne contredit pas cette logique mathématique et il faut admettre, qu’au départ d’une même note, il peut nous proposer une suite tout à fait différente de la première. Et pourtant, étonnement ! J’éprouve de nouveau, à l’écoute d’une telle pièce, le même sentiment de justesse dans l’emploi de chaque note qui, pourtant, se combinent de manières totalement différentes que dans la première. À son tour, cette pièce semble me dire : “J’existe maintenant et je suis la seule réalité possible au départ de cette note…”. Je n’en crois pas mes oreilles. Existerait-il donc au départ d’une seule note une grande diversité de suites possibles, toutes aussi parfaites les unes que les autres ? Oui, c’est bien ce que je suggère mais, attention ! Je ne veux évidemment pas dire que tout ou n’importe quoi soit bon, automatiquement. Je ne parle pas de n’importe qui. C’est de Bach dont il est question ici. Bach, un homme mû par un désir de chercher et ensuite d’exprimer dans une multiplicité de formes l’harmonie musicale dans son essence. Autrement dit, la multiplicité musicale de Bach n’est rien d’autre que l’expression de son désir d’interprétation de ce qu’on peut appeler “la” beauté musicale dans son essence.

Appliquée à la perception qu’un photographe peut avoir du monde qui l’entoure, cette constatation suggère qu’une réalité puisse être saisie et comprise à travers des interprétations multiples tout aussi justes les unes que les autres dans la compréhension. La validité de l’ensemble de ces interprétations est garantie alors par le fait que chacune d’elles soit aussi fidèle à l’essence de la réalité observée qu’une autre. Les mots clés, ici, sont “essence” et “interprétations”. Reprenons notre exemple de l’accrochage de voitures. Même si le conducteur A a une compréhension différente de celle du conducteur B et du témoin C, ils sont certainement tous d’accord pour dire qu’un accrochage a bien eu lieu. Ils comprennent d’instinct quelle est l’essence de la situation, même s’ils l’interprètent différemment, voir même se contredisent. La multiplicité des points de vues des trois participants ne reflète pas des degrés différents dans la compréhension de la réalité de l’accrochage, mais bien des compréhensions possibles et différentes d’une réalité qui n’est une qu’à travers la multiplicité de ses interprétations.

Essayons maintenant, car c’est le cœur de notre problème, de tirer quelques conclusions quant aux implications de tout ce qui vient d’être dit pour le photographe qui pour moi, je vous le rappelle, est fondamentalement un observateur de la réalité. Contrairement au cas de l’accrochage de voiture où un jugement impartial sur l’ensemble des différentes compréhensions-interprétations peut être rendu, à posteriori, par un observateur extérieur, le photographe est, quant à lui, seul et doit décider rapidement de l’interprétation appropriée d’une réalité. En plus, il doit souvent être capable, ou en est contraint par la volatilité de la situation elle-même, de le faire avec une seule photographie. Son problème est d’exprimer, par une singularité (une photographie), une réalité donnée qui, même si elle est une dans son essence, n’en est pas moins complexe d’accès dû à la multiplicité des interprétations possibles. Disons tout de suite qu’il est humainement impossible que le photographe puisse réunir, dans une seule image, la totalité des interprétations. Cette totalité (?) étant un ensemble probablement infini (?), il lui faudrait avoir, pour la capter, le don d’ubiquité qu’il ne peut prétendre posséder. La seule voie qui s’ouvre devant lui est celle de la liberté de choix d’une interprétation appropriée pour autant que celle-ci contienne la réalité donnée, non pas dans sa totalité comme nous venons de le dire, mais bien dans son essence.

Comment se passe donc, pour le photographe, la découverte d’une interprétation appropriée à l’essence d’une réalité ? Il y a certainement beaucoup d’éléments intellectuels, culturels et bien sûr professionnels qui peuvent le préparer à cette découverte mais, sur le terrain et dans l’action, ce ne sont pas les mots “méditation” ou “réflexion”, ni “considérations techniques” qui devraient trotter dans la tête de notre photographe. Face à la vie, qui rarement marque une pause juste parce qu’on lui demande de le faire, tout doit aller très vite. Si l’on réfléchit trop, le temps que l’on passe à essayer de “comprendre”, la réalité observée s’est déjà muée en une autre qui nécessite à son tour une toute nouvelle approche, et ainsi de suite. Ceci peut alors entraîner une paralysie décisionnelle. Néanmoins, la découverte de l’essence d’une réalité qui sera couronnée par le déclenchement photographique n’est pas aussi instantanée que cela puisse être suggéré par la rapidité de ce déclenchement. C’est un processus qui prend plus ou moins de temps suivant la réalité observée. Dans tous les cas, que se passe-t’il ? Face à une réalité, le photographe se lance dans une lecture-écriture dont les deux lignes paraboliques convergentes se rejoignent, dans le viseur, en un climax de compréhension créative. Laissez-moi vous expliquer cette dernière phrase, j’ai l’impression que cela est nécessaire. La lecture d’un texte requiert un support externe (papier, écran…) et un outil interne de déchiffrage, l’œil. L’écriture demande également un support interne (cerveau, imagination) et un outil de re-chiffrage externe, la main ou la voix. Ce sont plusieurs outils. Le peintre lit son paysage ou son portrait avec son œil et l’écrit à l’aide de sa main par l’intermédiaire du pinceau. Également plusieurs outils ! Le photographe, lui, n’utilise qu’un outil pour la lecture et l’écriture ce qui lui donne l’avantage de la rapidité face à l’écrivain et au peintre. Cet outil est son œil. L’œil du photographe est comme la pointe extrême, la plus affûtée, de son être. Au fur et à mesure que l’œil découvre une réalité et se rapproche de son essence, par l’observation à travers le viseur (lecture), le même œil pressent l’organisation des formes et des lignes les plus appropriées au processus créatif du choix d’une interprétation, par le cadrage à travers le viseur (écriture). En plus de n’utiliser qu’un outil, l’œil, c’est aussi dans un même espace, le viseur, que cet outil pratique la lecture-écriture à l’apparence quasi instantanée si typique de la photographie. Le peintre, par comparaison, doit gérer deux espaces : la nature, par exemple, dans laquelle il lit et la toile, sur laquelle il écrit. Il va et vient entre les deux. Pour le photographe, le viseur est l’endroit unique de création où la multiplicité des interprétations peut prendre vie. Il est l’extension de l’œil, une sorte d’alter ego technologique. C’est dans la centralité du viseur que se rejoignent, comme deux lignes paraboliques convergentes, la réalité plurielle du monde et l’interprétation singulière qu’en retire le photographe. Il n’y a plus alors qu’à appuyer. C’est facile.

Pour conclure, photographier la réalité c’est comme mettre de la ponctuation dans un texte. Un texte fluide, sans virgule ni point, est incompréhensible. C’est une fois arrivé au point de fin de phrase que toute la signification incluse dans le texte donné se révèle vraiment. Comme le point, l’appareil photographique est un stoppeur de temps qui nous aide à ponctuer notre lecture de la vie, à lui donner du sens, à nous rapprocher d’une compréhension de la réalité.

Enfin, pour rester fidèle jusqu’au bout à l’idée qui est à l’origine de ce texte, j’ajouterai simplement que ceci est mon interprétation de la photographie, qu’elle est basée sur mon expérience personnelle, qu’il y en a bien sûr d’autres possibles, que la mienne ne prétend donc pas à l’exhaustivité et que les autres n’enlèvent rien, par le seul fait d’être de valeur, à la valeur possible de la mienne.


Remerciement : je tiens ici à exprimer ma dette intellectuelle à l’écrivain Georges Hansel. Ses “Explorations Talmudiques” sont une source d’inspirations. Elles m’ont donné le courage et la confiance nécessaires pour me lancer dans l’exploration d’idées et de concepts qui dormaient en moi depuis déjà un certain temps. Je lui en suis reconnaissant.




Envoyer un commentaire !