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Le photographe comme "passeur de temps".
(AVRIL 2008)
Le temps que chacun suit est une ligne où chaque instant vécu est un point sur cette ligne. Certains points sont plus significatifs que d'autres, ce sont les événements de la vie ; une naissance, une rencontre, un décès, une célébration, un voyage
Beaucoup d'autres points, la grande majorité d'entre eux, sont de simples passages d'un événement à un autre, voir même d'un non-événement à son pareil.
Parfois, la ligne d'une personne croise celle d'une autre. Le point de jonction est une rencontre. Le point suivant, les lignes se séparent et ne se croiseront peut-être plus jamais, ou peut-être très souvent. Certaines lignes décident de faire un bout de chemin ensemble. Elles sont des parallèles distinctes si proches qu'elles paraissent parfois confondues. De ces lignes en naissent d'autres qui après avoir suivi leurs lignes parentes partent dans d'autres directions qui leur sont propres.
Le temps crée ainsi un vaste réseau de lignes entremêlées, enchevêtrées, productrices de rencontres, de collisions et de collusions ainsi que de multiples contournements, le tout produisant, pour l'observateur du monde que je suis, un sentiment de désordre, d'instabilité, de chaos. Ce sentiment est dû au fait que le temps ne peut être interrompu. C'est quand je me trouve dans une foule que ce sentiment est le plus fort. Il y a alors tellement de lignes individuelles, de destins particuliers qui seraient intéressants à suivre que cela devient parfois très confus. Alors, pour ne pas être envahi par ce sentiment de chaos, sans toutefois opter pour le repli sur soi ou la fuite, une seule solution simpose. Il faut abandonner la course au destin individuel et être attentif au temps lui-même, ou devrais-je peut-être dire, "aux différents temps" dans leur ensemble, cest-à-dire aux relations quils entretiennent entre eux dans le champ limité de mon observation.
Écouter un concert en essayant de distinguer séparément le son de chaque instruments peut nous rendre insensible à la tonalité d'ensemble dune composition. En photographie, le chaos produit par une multitude de lignes de temps peut être vu comme la future tonalité d'ensemble dune image. C'est alors l'harmonie de cette tonalité qui prime. L'harmonie, qui n'est pas toujours synonyme de beauté formelle, est produite par un équilibre subtil dans les rapports des différentes significations attachées à chaque ligne qui composent l'ensemble. Contrairement à lécriture musicale, qui permet au compositeur de prendre tout son temps pour atteindre l'harmonie recherchée, lécriture photographique est différente. Dans la photographie "prise sur le vif" (domaine que j'affectionne plus particulièrement), c'est dans l'instantanéité que le compositeur photographique travaille, dans la mouvance du flux créatif de l'improvisation. Photographier, cest lire le monde et lécrire dans le même moment. En composition musicale, cela doit correspondre, je l'imagine, à l'écriture inspirée et ininterrompue, sans retouches ni arrangements, d'une phrase musicale directement extraite de limaginaire créatif du compositeur*. En littérature, cest la lecture à haute voix, où la lecture visuelle du texte sécrit instantanément, par la voix, sur les pages du monde sonore. Linstant où un sculpteur aperçoit, dans un bloc de pierres brutes, la forme idéalisée de son uvre à venir, ne se différencie en rien de celui expérimenté par le photographe qui, face à la réalité complexe et chaotique dune foule, y saisit soudainement un potentiel photographique.
Être attentif au temps, lattraper et linterrompre artificiellement grâce à la magie photographique, donner une voix singulière et unie à la pluralité de ses expressions éparses, c'est ce que jappelle suspendre le chaos. Cette suspension photographique momentanée du chaos, sans bien sûr pouvoir en altérer le caractère immuable, le rend, si pas moins déroutant, en tous les cas plus porteur de sens. Dans ce contexte du temps, photographier une scène faite de lignes temporelles à la juxtaposition chaotique tout en essayant de n'en laisser passer aucune inaperçue, cest passer son temps à faire uvre de "passeur de temps".
* Certaines musiques, tel le jazz, font de cette lecture - écriture simultanée la base même de leur forme musicale. Un artiste comme le pianiste Keith Jarrett, dont la musique improvisée me touche énormément, a pu merveilleusement exemplifier, lors de ses nombreux concerts en solo, cette forme instantanée d'écriture - lecture.
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