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Chronique photographique :
Manifestation du 11/01/09 à Bruxelles contre la guerre à Gaza.
(JANVIER 2009)
Samedi 10 janvier 2009, début de soirée. Je recherche sur le net des informations sur une manifestation devant se dérouler demain à Anvers. J'aimerais m'y rendre pour photographier. Elle s'annonce comme la réponse non violente de la communauté juive aux débordements très violents qui ont eu lieu lors de la manifestation anti-israélienne de mercredi dernier contre la guerre à Gaza. Je n'arrive pas à trouver de plus amples renseignements, notamment sur l'heure et le lieu de départ ainsi que sur le trajet que cette manifestation devrait prendre. Si je ne trouve rien, j'irai demain à Bruxelles pour photographier la manifestation pro-palestinienne dont les détails organisationnels sont parfaitement annoncés sur tous les sites des journaux belges.
Dimanche 13h00 : j'aurais préféré aller à la manifestation d'Anvers mais, sans confirmation sur son organisation, c'est un ticket pour Bruxelles que j'achète. Sur le quai, mon appareil photographique en bandoulière trahis immédiatement mes intentions et c'est un petit groupe d'hommes, en route pour la manifestation pro-palestinienne, qui m'adresse la parole. Une personne m'explique que tout est de la faute des Juifs; que ceux-ci veulent se répandre et dominer le monde, la Bible étant supposée prouver cela; que les Etats-Unis, la France, La Grande-Bretagne et l'Allemagne les ont toujours supportés; qu'Israël est le seul état à avoir fait la guerre depuis ces derniers soixante ans; enfin, que l'ONU ne s'est jamais prononcée, par la sanction, contre cet état-nazi. Comme toutes ces aberrations historiques et factuelles sont dites aux noms des enfants palestiniens qui sont en train de mourir à Gaza et pour lesquels, moi aussi j'éprouve de la peine, je ne peux qu'écouter et garder le silence. Pas à un seul moment d'ailleurs il ne semble venir à l'esprit de mes compagnons de quai que je puisse, éventuellement, vouloir exprimer une vision différente, non pas sur la peine que procure la mort d'un enfant - il n'y en a évidemment aucune autre que celle qui attriste profondément et ce, où que cet enfant puisse se trouver -, mais sur les raisons et la complexité du conflit qui ont amené la mort dans ce petit corps innocent. Je préfère aller m'asseoir seul. Déjà hier, je savais que cette idée était étrange mais me voilà en route. Je griffonne quelques réflexions sur mon carnet et me plonge dans la lecture.
14h00, arrivée à Bruxelles. Je contourne avec le plus de respect possible les fidèles priant agenouillés ici et là sur leur tapis et plonge directement, au sortir de la gare, dans le flot de manifestants en route pour le lieu de rassemblement. Je marche au pas de "Israël, casse-toi, la Palestine n'est pas à toi !". A première vue, la foule est massivement constituée de personnes de confession musulmane mais pas uniquement. Il y a de la bonne humeur, les enfants rient, les jeunes hommes (1) se témoignent un franche fraternité par la proximité physique et les tapes viriles sur le dos tandis que les jeunes filles, pas toutes voilées, s'entourent des plus petites enfants; des familles entières on fait le déplacement et comme partout aujourd'hui, même la rage contre une guerre, n'échappe pas au caractère festif typique de notre société. Je sais que cette manifestation, qui ressemblera à coup sûr à toutes celles qui ont eu lieu ces derniers jours dans les autres grandes capitales d'Europe et d'ailleurs, sera très partisane et, pour m'être suffisamment penché sur le problème israélo-palestinien - ici et là-bas - et sur le type de comportements qu'il provoque, il ne faut pas être prophète pour comprendre que cet événement sera immanquablement dédiée aux mépris et à la haine d'Israël. Quelques dizaines de mètres encore et je vais armer mon appareil. Pour avoir ruminé depuis hier les raisons qui me porteraient à aller rendre témoignage d'une haine dont je reconnaît l'existence mais que je ne partage pas, je sais que je veux, en rendant compte de ce que je vais voir, ne pas tomber moi-même dans une haine quelconque, fût-elle camouflée par des images soigneusement composées et esthétiquement agréables à regarder. Déjà hier, sans que je puisse la rationaliser entièrement, l'idée infiltrait mon esprit et ce seront les visages et, si possible, les yeux sur lesquels mon attention photographique se portera.
14h10, je me fraie péniblement un passage vers le podium principal, grimpe sur l'estrade où les personnalités sont déjà bien loin dans l'expression de leur colère, me dandine comme un canard vers le devant et, tournant le dos aux orateurs, me place à hauteur des premières rangées de manifestants. Contacts avec les premiers visages. Quelques jeunes, sans doute troublés par le peu de distance que je laisse entre la lentille frontale de mon objectif et la pointe de leur nez, décorent leur visage d'un léger sourire surpris puis se le recouvrent du keffieh, par réflexe identitaire ou doute sécuritaire, je ne sais. Certains adultes réclament le micro pour crier sans retenue leurs frustrations. Je me retourne malgré tout vers le dernier orateur et déclenche plus d'une fois. Celui-ci met tout ce qui lui reste de mépris pour Israël dans sa voix amplifiée et appelle maintenant toute la foule surexcitée à marcher, dans la dignité et le calme, comme il se doit. Les esprits bouillonnent. Dans cette marée humaine, le regard d'un jeune garçon trisomique me fascine. Je suppose que c'est son père qui lui suggère de me regarder. Une photo; un sourire vers ce type de visage caractéristique qui toujours m'intrigue et dont les traits ronds et sereins contrastent avec le reste du flot humain; et voilà, maintenant, je plonge. Je pivote difficilement et marche à reculons devant un groupe particulièrement vociférant; compressé par la foule, mon désir de photographier les visages de près n'est plus en fait que ma seule alternative. Je fais un effort pour me dégage un peu, attiré par les slogans émanant d'une voiture-ampli, le coffre grand ouvert, où un micro donne l'occasion à celui qui le veut, d'exprimer ses idées du jour. Un jeune fille, assez jolie, crie de sa bouche sensuelle, "Vendu, l'Europe ! Où es-tu, l'assassin", et d'autres du même acabit dirigé contre "le peuple choisi". Me trouvant sans doute trop insistant, elle porte sa main devant mon objectif, main qu'alors, je trouve belle à photographier. C'est au tour des enfants de crier, agitant avec des sourires innocents des poupées artificiellement ensanglantées symbolisant les enfants morts de Gaza et pour lesquels la tristesse intrinsèque à leur drame personnel m'avait obligé de garder le silence sur le quai ce midi. Homme chapeauté en conversation, peut-être un juif - la haine d'Israël ne les épargnent pas -, haine tout aussi internationale que la langue anglaise utilisée ici et savamment rimée dans le "Go to hell, Israel", inscrit sur un calicot et derrière lequel un homme se cache, une étoile de David dégoulinante de rouge lui servant ainsi de visage. Panneau étendard fièrement porté exhibant le visage rond de Nasrallah; petite vieille dame bruxelloise souriante; nostalgiques d'un califat ottoman à renaître; enfants et encore des enfants, souriants, étendus par terre et espiègles jusqu'au cur d'une simulation orchestrée d'un de ces effroyables et barbares carnages dont les juifs se délecteraient
Je suis proche de la saturation. Mais je continue car je n'ai pas encore atteint le pic de la vague. Un crâne cornu, juif par ses péoths et sa kippa attire mon attention. Plus loin, un vieux musulman se délecte de me voir le photographier. Il ressemblerait bien à celui que j'imaginais autrefois entendre la voix quand moi aussi je me délectais de lire "La conférence des oiseaux" de Farid-ud-Din Attar, de rire des exploits incomparables du Mulla Nasrudin et de m'imprégner de la sagesse soufie et celle d'autres derviches solitaires, tourneurs ou non, mais toujours pacifistes et amoureux de Dieu.
Et puis, vient le moment du brûlage du drapeau américain, hors d'uvre chaud qui précède traditionnellement celui dont le drapeau israélien sera le combustible. En marge de cette scène vengeresse et malgré tout dangereuse, la main prolongée par un keffieh lui couvrant le corps jusqu'au nez, un père protège tendrement son garçon. Et puis, et puis, le voilà, le moment tant attendu. Fièrement perché sur une sorte de passerelle pour piétons dont on croirait facilement qu'elle a été construite à cet effet, les caméras des télévisions confirment par l'allumage des torches-flash qu'elles sont prêtes à "communiquer". La foule se dirige vers "les yeux du monde" et chacun redouble d'entrain dans les cris et les invectives. Je me retourne et essaye, tant bien que mal, de photographier l'officiant. Il est jeune, beau, une barbe de quelques jours d'un poil certainement plus doux que la mienne, les cheveux aux mèches soigneusement gélifiées et tout sourire dehors. Lui et la foule, d'un côté et de l'autre de la caméra, sont si heureux d'avoir maintenant la chance de pouvoir être les acteurs d'une scène qu'ils ont vu déjà jouée plusieurs fois sur les écrans de télévision et ce, en provenance des autres grands pays médiatisés de la planète. Mon insistance à photographier ce jeune cameraman, alors que tous les autres photographes l'ont maintenant rejoint sur le promontoire, est peut-être à l'origine de ce léger clin d'il qu'il semble me faire. Mais bon, moi aussi je photographie parfois avec l'il, celui non rivé à mon viseur, ouvert et anticipant, alors
Il fait de toutes façons ce qu'on lui a appris à faire et le fait probablement bien. Apothéose : quelques jeunes, pour lesquels le moment est maintenant venu, grimpent sur la cime de l'autel et enflamment une réplique bon marché du drapeau blanc et bleu israélien. Cela va très vite et une partie de la foule seulement a eu le temps d'apprécier le spectacle.
La manifestation va atteindre son point de dislocation et, n'ayant aucun intérêt à rendre compte de ce qui va suivre, je prends le chemin du retour. Prenant les rues adjacentes plus tranquilles, je croise les unités de police, boucliers et casques prêts, qui déjà doivent refouler quelques bandes de jeunes surchauffés pour les empêcher de se diriger vers les quartiers touristiques de la ville. Rentré chez moi le soir, je peux déjà lire les premiers comptes rendus de ce qu'ils ont réussi à accomplir, je veux dire à casser et à brûler. Ensuite, en visionnant mes photographies sur l'écran, alors que toutes les injures proférées de cette après-midi résonnent encore dans ma tête, je ne peux m'empêcher de voir dans ces visages maintenant immobilisés une certaine beauté, beauté qui me donne à penser toutes les haines comme autant de perversions d'une nature humaine que j'aimerai encore penser comme bonne en soi. Mais c'est bien cela qui me fait peur et me désoriente car, lorsque je réfléchis à la mise en application potentielle de tous ces appels à la violence et à la vengeance aujourd'hui proférés au nom d'un Dieu grand et unique, c'est justement cette capacité à la beauté humaine de tout infiltrer qui m'horrifie.
Comme par hasard - mais y en a-t-il ? - je termine ma soirée par la lecture de quelques pages du livre emmené avec moi dans le train. Dans son Journal Atrabilaire, sous l'entrée concernant la "bataille de Lépante", je suis surpris de me trouver confronté par Jean Clair, son auteur - mieux connu pour le regard acerbe qu'il dirige habituellement vers les dérives du monde des musées et de l'art - à la vision d'un futur troublant. Voici ce qu'il dit d'une possible guerre révolutionnaire et religieuse à venir : "On peut craindre que les massacres opérés par ces nouveaux vainqueurs le soient à une telle échelle et de manière si sauvage que les abattoirs industriels des nationaux-socialistes, ouverts au nom de la pureté de la race, apparaîtront comme une entreprise à petite échelle. Les crimes accomplis au nom d'un Dieu qu'on croit unique sont toujours plus terribles et plus vastes que ceux commis au nom de l'idée qu'on se fait d'un Homme que l'on croit pur de sang." (2)
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Notes
(1) : Dans mon texte original, j'avais utilisé l'expression "les adolescents mâles" à la place de celle ici utilisée, "les jeunes hommes". Voici les raisons de mon changement ainsi que quelques commentaires.
Un lisant ce texte à un petit groupe d'amis - tous amateurs de photographie - et en leurs montrant les photos de ce reportage, l'un deux, en plus d'être en désaccord sur presque tout ce qui constitue le fond et la forme de celui-ci, me signala qu'il considérait l'expression que j'avais utilisée, "les adolescents mâles", comme une sorte de terme honteux, digne de la pire littérature raciste, et symbolisant à lui seul le caractère inutilement inflammatoire de mon texte et de mes photographies, l'ensemble de la démarche qu'il n'hésita pas à qualifier de manipulation d'images. J'aimerais essayer, ici, de mieux lui dire ce que signifie pour moi l'expression "les adolescents mâles" ou autre "jeunes mâles" en lui donnant deux exemples de situations dans lesquelles j'utilise, ou j'utiliserais sans arrière-pensée, cette expression. Par exemple, il m'arrive de parler "d'adolescents mâles" ou de "jeunes mâles" pour qualifier les jeunes gens qui, déjà depuis quelques années maintenant - et le phénomène ne semble pas devoir s'arrêter - gravitent autour de mes filles (des adolescentes) dans l'espoir d'attirer leur attention. J'observe cela du haut de la position d'un père de 52 ans avec un grand intérêt et, même si cela semble sonner le glas d'une époque où j'étais en tant que père une sorte de héros aux yeux de mes petites filles, c'est avec une certaine résignation que j'accepte la présence de ces "adolescents mâles", de ces "jeunes mâles". J'utiliserai également volontiers l'une ou l'autre de ces expressions pour, lors d'une première visite d'un invité, fièrement lui présenter mon fils de 10 ans. Je lui dirais avec un grand sourire : voici le "jeune mâle" de la famille, digne héritier de la masculinité que la vie à inscrite en moi, tout comme mes filles le sont pour la féminité qui leurs a été donnée par leur mère. Il va sans dire, et j'espère que mon ami s'en rendra compte, que cette expression ne porte en elle aucune, mais aucune trace de racisme ou d'une quelconque dépréciation de ma part pour ceux à qui j'appliquerais ce label. Ce serait un comble en rapport à mon propre fils, qui je le précise pour les lecteurs qui ne me connaîtraient pas, est métisse (eurasien) et que j'essaye d'entourer, bien qu'imparfaitement, de tout l'amour que je possède.
Néanmoins, comme il s'agissait d'un ami, sa critique, en tous cas sur ce point, ne pouvait me laisser indifférent. En rentrant chez moi le soir, j'interrogea mon moteur de recherche avec l'expression "adolescent mâle" afin de voir dans quels types d'environnements elle était le plus souvent utilisée. 95% des 3 premières pages sur Google - je n'ai pas été plus loin - me renvoyaient vers des sites d'études ethnologiques ou sociologiques, l'expression semblant avoir une connotation scientifique. Cela ne me troubla pas. Une même recherche, mais cette fois avec l'expression de "jeune mâle", ne fut pas si heureuse. Presque 100% des 3 premières pages me renvoyaient vers des sites pornographiques. Toutefois, je dois préciser qu'aucune de ces recherches ne me dirigea vers un site raciste, extrémiste ou ayant un quelconque rapport avec l'une ou l'autres des tendances honteuses bien trop répandues de notre société libérée. Ainsi afin éviter toutes confusions, cette dernière constatation me décida de changer d'avis et, ne voulant pas avoir la malchance de m'associer avec la tendance de ces sites, je décidai d'ôter de mon texte "les adolescents mâles" et de la remplacer par "les jeunes hommes".
Merci à mon ami pour sa critique. Je suppose, et il aurait raison de le faire, qu'il trouvera que même si le sommet de l'iceberg qu'il a vu dans mon texte a ainsi disparu, ce monstrueux mastodonte sévit encore dans le reste de celui-ci. Mais cela est où notre désaccord de s'estompera pas. (retour)
(2) : Le choix de cette citation fit bondir également mon ami (voir le première lien au début du texte). Je tiens à reproduire ici le texte de Jean Clair dans lequel j'ai puisé afin que mon ami cerne mieux son contexte. Pour rappel, Jean Clair est un conservateur général du patrimoine, écrivain, essayiste et historien de l'art. Il est aussi ancien directeur du musée Picasso et membre de l'Académie française depuis mai 2008.
(Parmi ses livres, j'ai spécialement apprécié ce Journal Atrabilaire ainsi que ses Considérations sur l'état des beaux-arts - critique de la modernité.)
Voici son texte qui, je le rappelle, a pour sous-titre "la bataille de Lépante" et est issu du livre Journal atrabilaire au éditions Folio-Gallimard.
"Je regardais hier soir ce film étrange et assez terrifiant de John Carpenter qui s'appelle Invasion Los Angeles. La sempiternelle histoire des envahisseurs qui prennent l'apparence des humains, l'ennemi invisible qu'on croise dans la rue, auprès de qui on mange au restaurent, et dont on partage parfois la vie la plus intime. Seul le héros du film possède le pouvoir de voir leur véritable aspect, et entreprend en solitaire la tâche impossible de les exterminer. Il est le dernier des hommes dans un peuple de monstres.
Si le ressort est convenu, son efficacité tient au fait qu'il introduit un doute perpétuel au sein des apparences paisibles d'un jour ordinaire. Passé l'instant d'effroi, le monstre, au fond, rassure : il est tout autre que vous, il est d'un autre règne. Mais que votre assassin soit votre voisin, fondu dans la foule, soulève une autre angoisse.
La fable vaut bien sûr pour les attentats de Londres, dont on découvre avec stupéfaction qu'ils ont été commis par l'habitant d'en face.
Ernst Jünger, je ne sais où, rappelant le voyage du Comte de Champagne au pays des Haschischins et comment le despote ordonna à se gardes de se précipiter dans le vide pour montrer qu'on lui obéissait mieux qu'aux princes chrétiens leurs sujets, concluait en disant qu'on est impuissant devant les méthodes des kamikazes. Une méthode de combat qui pousse le soldat à se suicider pour tuer son ennemi est imparable.
La tradition occidentale, même au plus fort de ses conflits, a toujours laissé à ses militaires, envoyés dans les missions les plus sanglantes, une chance, fût-elle infime, de s'en sortir. Le soldat accepte de mettre sa vie en jeu, non d'être envoyé à une mort certaine. Les mutins de 14 préféraient courir le risque d'être passés par les armes plutôt qu'affronter la certitude d'être fauchés dans les premières secondes de l'assaut. De même laisse-t-on toujours une chance à l'adversaire de préparer l'attaque en s'identifiant par un uniforme ou par des signes distinctifs. Une cause en revanche qui se bat dans l'ombre, ne distingue pas civils et militaires, et qui envoie ses combattants à une mort certaine, obtiendra, ne serait-ce que par un simple pari numérique, la victoire. Et elle se prévaudra, en sus de la gloire, de ceux qu'elle appellera ses martyrs.
Nous avons la faiblesse de voir dans la vie une valeur suprême, pour laquelle rien ne vaut de se sacrifier, et pour cela nous perdrons. Il n'y a plus guère aujourd'hui que les annales des Vénitiens et des Viennois pour rappeler qu'ils furent, postés aux confins d'une Europe insouciante, ceux qui la sauvèrent des Turcs.
Les effets de col ouvert du petit monde intellectuel parisien, appelant à prendre les armes pour venir en aide aux Tchétchènes, aux Afghans, aux Kosovars, ne seraient que dérisoires, s'ils ne venaient applaudir des pays dont on sait qu'ils sont des basses d'entraînement des terroristes. Les mêmes écervelés qui, dans les années 50, applaudissaient Staline, et dans les années 70 applaudissaient Mao, aujourd'hui coiffent le keffieh. Il y a là une certaine logique suicidaire. Les massacres d'innocents de New York, de Madrid et de Londres ne sont que l'exemple ultime d'une longue histoire commencée avec les guerres révolutionnaires qui furent les premières à ne plus distinguer entre "ennemis" et "ennemis du Peuple", entre militaire et civils, entre adultes et enfants. Au nom de la Révolution comme aujourd'hui au nom du Djihad, le but est d'ignorer la distinction que la morale occidentale et chrétienne avait alors jusque-là avec plus ou moins de succès imposée, mais imposée cependant, entre hommes en armes et hommes désarmés, armées régulière et populations civiles. Si Guernica ouvre une ère nouvelle dans laquelle le bombardement remplace le sac des villes, la terreur s'inscrit cependant dans le temps délimité d'une guerre qui a été déclarée et qui aura sa fin.
Surtout, le but n'est plus ici de détruire un ennemi désigné, à l'échelle d'une brigade ou d'une division, mais d'anéantir la classe, la race ou l'infidèle, à l'échelle d'un pays, voir d'un continent. La mort n'est plus destinée à des combattants, elle vise d'abord des populations. Les guerres européennes menées d'Etat à Etat étaient des guerres fratricides - et il arrivait de fait que les armées fraternisent sur le front - et elles furent toujours menées, tant bien que mal, selon les lois de la guerre. Les guerres révolutionnaires et religieuses de notre temps sont des génocides.
On peut craindre que les massacres opérés par ces nouveaux vainqueurs le soient à une telle échelle et de manière si sauvage que les abattoirs industriels des nationaux-socialistes, ouverts au nom de la pureté de la race, apparaîtront comme une entreprise à petite échelle. Les crimes accomplis au nom d'un Dieu qu'on croit unique sont toujours plus terribles et plus vastes que ceux commis au nom de l'idée qu'on se fait d'un Homme que l'on croit pur de sang." (retour)
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